L’éclat des ténèbres Stampa
Arte
Scritto da Pierre Dhainaut   
Domenica 23 Novembre 2014 09:02

Quand j’ai rencontré son œuvre, il y a plus de vingt ans, Serge Boularot peignait volontiers des oiseaux, puis il a peint des sols, comme s’il lui avait fallu passer d’un pôle ou d’un élément à l’autre, et sans doute n’est-ce pas un hasard si le mythe d’Icare l’a inspiré : ce sont des corps qui maintenant le fascinent, qu’il ne se lasse pas d’interroger.

Je résume une évolution qui a sa logique propre, Serge Boularot sait bien qu’il faut lui obéir à la fois fidèlement et en toute conscience : une œuvre, une passion sans cesse de découvrir et de s’ouvrir. En fait, après 2000, après son séjour à Rome, Serge Boularot n’a pas vraiment changé, il a donné libre cours au mouvement qui dès l’origine l’animait, le besoin d’un trait qui ne cerne jamais, qui ne sépare pas l’intérieur de l’extérieur d’une forme, qui fait tressaillir les couleurs, celui de même de repousser les limites d’une toile et surtout celui de multiplier les approches en ayant recours à des techniques nouvelles, en particulier ces dernières années la sculpture ou plutôt la céramique.

L’emploi de la céramique a lui aussi exigé un développement de moins en moins timide : les figurines du début sont devenues torses et personnages. Des corps, seulement des corps nus, ce qui dans les peintures était déjà évident l’est davantage à présent. À une exception près, ils n’ont pas de tête : Serge Boularot ne veut se rendre qu’à l’essentiel, et l’essentiel, ce sont ces épaules ou ces poitrines qui se dégagent à peine de la terre et de la mémoire, une terre sombre, une mémoire tragique. L’anonymat qui est le leur nous rappelle à notre destinée d’êtres mortels, souffrants. Il ne subsiste des épreuves qu’ils ont endurées que des lambeaux : la peau est arrachée, voici que la chair est montrée, dans sa profondeur, dans sa nuit. Pourtant ces « corps révélés », comme les nomme Serge Boularot, ne restent pas figés : ce qui les a lacérés, pénétrés, troués, continue d’agir, mais ils résistent, ils témoignent d’une vivacité d’autant plus tenace qu’elle est d’une fragilité extrême.

Les gestes du céramiste sont différents de ceux du peintre, plus patients, précaires, toujours prêts à se rompre sans retour en arrière possible. C’est pour cela que Serge Boularot les aime. Tantôt il utilise l’oxyde de fer, tantôt l’oxyde de cuivre qui procurent au grès ces nuances de rouille ou de basalte, et il n’est pas indifférent de savoir que les terres sont cuites à de très hautes températures. Dans ces choix, dans une telle pratique, toute une symbolique se révèle, en accord avec la démarche même de l’artiste, qu’il s’agisse de sculpture ou de peinture, comprendre les grandes forces qui pourraient nous détruire, saisir de justesse ce qui soudain les suspend, l’éclat des ténèbres, l’esprit de la matière.

 

juillet 2008