L'armée du surf 4. L’armée du surf à l’abordage Stampa
Sociologia
Scritto da Internazionale surfista   
Sabato 07 Settembre 2013 11:14

Traduzione di Annie e Walter Gamet

 

«Vous devez nous donner l’argent»

 

Jusqu’à il y a quelques années, on nous expliquait que l’Europe en cours de construction politique et économique, soutenait de tout coeur la « formation continue ». La prenant comme modèle dans les pays où elle était mise en place, les conseillers en formation, dans les années quatre-vingt-dix, nous expliquèrent qu’il fallait cesser de considérer la formation comme liée à l’école ou à l’université, à l’enfance ou à la jeunesse. Nous étions promis à un avenir où tous ceux qui travaillent, s’ils voulaient continuer à travailler, retourneraient apprendre autre chose. C’était à eux de le faire. Parce que l’époque de la formation professionnelle accomplie une fois pour toutes, comme celle du travail fixe qui dure une vie entière, c’était bien fini. Toute l’organisation du savoir et de la diffusion des connaissances devait devenir plus flexible, plus apte à imprégner des figures sociales étrangères au monde restreint de la formation scolaire et universitaire. Il s’agissait non seulement de cours de mises à niveau, mais aussi de la diffusion sociale des connaissances. On nous en a organisé des conférences, des réunions, des séminaires, sur ce thème en Europe, parce qu’était en jeu la croissance des capacités de la force de travail, donc la croissance de la capacité de produire et d’augmenter les richesses de toute une partie du monde.

Bien. Là nous nous sommes frotté les mains et dit : ce n’est pas si mal finalement, qu’à un certain moment, quand on en a assez de ce qu’on fait, on nous renvoie un tant soit peu apprendre autre chose, ou même qu’on nous oblige à regarder autrement notre façon de travailler. C’est même l’occasion de nous en réjouir, si grâce à la compréhension d’un certain aspect du travail, on peut faire machine arrière et remédier à un défaut qu’on n’avait pas vu. On avait bien compris qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise philanthropique, que l’objectif de la « formation continue » était de toute façon de faire tenir debout la baraque du travail, de la productivité, bref du capitalisme. Nous ne pensions pas que c’était la révolution. Pourtant, pour une fois, nous avons pensé que c’était là quelque chose qui nous allait mieux que d’habitude. Il était admis que la richesse sociale dépendait de l’intelligence sociale en mesure de la produire. Les gros malins, eux, se disaient : eh bien ! Il faut en tirer profit, de cette affaire-là, et pour en tirer profit, il faut la généraliser.

Mais nous, on était quand même contents. Parce que, quand on jetait un oeil dans les pays où la « formation continue » était quelque peu mise en oeuvre, on voyait que les gens pouvaient retourner à l’université plusieurs années après l’avoir quittée, qu’ils suivaient des cycles ou des cours de licence qui n’avaient parfois rien à voir avec ce qu’ils avaient fait ou étaient en train de faire, mais qui leur servaient quand même. Ou que d’autres, qui pour différentes raisons avaient, chemin faisant, partiellement manqué l’école, pouvaient, à trente ans, retourner s’asseoir sur ses bancs, sans se sentir inadaptés ni ânes bâtés. Il nous semblait que c’était une bonne voie, également pour nous qui imaginions avoir un droit à changer d’avis, à bifurquer, à ne pas être condamnés pour toujours au même travail, à nous accrocher pour toujours au même petit bout de compétence et à devoir le défendre avec les dents face aux nouveaux arrivés. Parce que le cerveau n’est pas un organe qui se remplit jusqu’aux années universitaires et se vide ensuite pendant tout le reste de la vie active. Sinon, nous avaliserions la thèse que les retraités sont tous des faibles d’esprit.

Les choses ont pourtant pris un cours différent. Dans une autre partie importante du monde, on a tout misé sur les brevets. Ce qui, pour parler clair, signifie : les connaissances circulent pour des prunes et vous les piquez gratis ; si vous les voulez, nous, on les répertorie, on les met dans un beau bureau d’enregistrement des connaissances, vous aboulez la thune et vous vous les payez. Si vous ne les payez pas, on lâche nos molosses après vous. Si vous les volez, on vous balance les bombes. C’est là qu’ont surgi des doutes à propos de l’idée de circulation du savoir susceptible de devenir un instrument de richesse. Il y avait en effet un moyen rapide d’accéder au savoir, il suffisait de le vendre, c’est tout. Tu as besoin d’une formation technique ? (qui, maîtrisée, s’est retrouvée utilisée dans les machines, dirait un autre barbu qui n’est pas Oussama). Eh bien ! Tu te la paies. Tu as besoin d’un modèle d’organisation ? Tu te le paies. Tu as besoin d’un modèle d’aide à la prévention. Eh bien ! Tu te le paies. Tu paies tout. Le tarif est le même pour une entreprise, une profession libérale, un étudiant, un précaire, un quelconque malchanceux. Et cette partie-là du monde où avait germé l’autre magnifique idée était bel et bien préparée. En effet, ses universités et ses laboratoires étaient déjà là à breveter, avec les cerveaux de la moitié du monde, surtout du Tiers-Monde et même de l’Italie (Gloire nationale !), à enregistrer et à vendre. Mettant tout dans un beau catalogue ou quelque chose du genre et organisant des tournées de vente. On n’accordait pas du tout la priorité à la distribution des connaissances, à la formation continue des travailleurs, aux retombées sociales des découvertes, à la diffusion du savoir.

Eh bien, l’université italienne, qui n’avait pas grand chose à vendre, s’est trouvée un peu prise au dépourvu. Elle a pourtant pensé que le modèle était celui-là et pas l’autre.  Les idéologues de chez nous, habitués à se faire rouler par les Européens et à ne pas écouter les Américains, ont eu vite fait de comprendre et de s’engager sur la bonne voie. C’est ainsi que le modèle de la « formation continue » a fini à la poubelle. Il a fallu se tourner vers celui du laboratoire qui invente, de l’université qui fait l’intermédiaire, de l’entreprise qui vend. Telle était la voie. Que l’université, les entreprises, les lieux de la recherche en Italie n’aient pas été conçus ni structurés pour s’inspirer de ce modèle, et n’en aient peut-être pas été capables non plus, peu importe. Que le résultat d’une recherche conçue et financée par des fonds publics doive rester patrimoine et bien commun, tout le monde s’en fout. Le modèle américain de l’université scientifique, c’est celui que tous les réformateurs ont essayé de nous fourguer dans ces années-là.

Reste qu’à propos de la « formation continue », à laquelle on croyait peut-être, l’Europe en construction a essayé d’apporter son soutien. Et pendant un petit bout de temps, elle a distribué de l’argent, des moyens, financé des projets et des modèles de formation qui allaient dans ce sens. Vous vous en étiez aperçu, vous ? Vous en avez vu combien, vous, de ces nouveaux étudiants, autrement dit travailleurs en formation continue, sur les bancs de vos facultés vers la fin des années quatre-vingt-dix ? Eh bien, on en a vu : aux cours financés par les régions, les provinces, les communes, organisés par des organismes de formation, des coopératives de formation et quelques sections syndicales. Toute une prolifération de cours nouveaux pour requalifier, relocaliser, donner un travail, fournir un emploi, cours mis sur pied par des experts, des professionnels, des consultants, des gourous plus ou moins improvisés. Rien que du sérieux. Les malins, bien sûr sans passer les concours publics de l’enseignement, s’y sont précipités. Ces filous parvenaient à enseigner là, dans ces cours aux rétributions extorquées en faveur de candidats à de nouveaux types de professions. Bref, l’habituel État-providence à l’italienne, au profit de régions, catégories, clientèles.

Et l’université dans tout ça, où était-elle ? Où étaient les cours qu’elle aurait pu offrir, remodeler, repenser ? Où étaient ses enseignants et ses structures ? Et où étaient les exigences des travailleurs, l’avis des précaires, les demandes des individus formés ? Parce que, ça va vous paraître étrange, mais nous nous sommes renseignés. Et là où la « formation continue » a existé, et aussi peu qu’on la trouve encore maintenant, c’est un droit et elle implique des droits. C’est un droit de demander un parcours de formation différent de celui qu’on a eu. C’est un droit de pouvoir changer de travail et pour ce faire de retourner étudier. C’est un droit pour qui travaille et pour qui ne travaille pas. Et, tenez-vous bien, elle s’accompagne d’un salaire, d’un revenu. Le temps que vous étudiez, que vous retournez à l’université, que vous suivez un cours d’imprimerie après avoir bossé pendant un an chez MacDo, vous recevez un salaire. Parfaitement, un salaire ! Parce que ceux qui suivent une période de formation ne la considèrent pas comme un congé, ni ceux qui l’organisent, comme une des nombreuses façons de soutirer des sous à la vache à lait qu’est l’Union européenne.

La « formation continue » est une façon de permettre la mobilité sociale des travailleurs. Et ceux qui changent de travail et d’expérience, qui accumulent des connaissances, augmentent progressivement les possibilités et la qualité des nouvelles situations de travail dans lesquelles ils entrent. C’est pour ça que même en formation, ils sont payés. Ce n’est pas du tout une forme de charité. Il s’agit d’un instrument qui, en garantissant la continuité du revenu, assure la croissance du savoir social. Voilà à quoi servent les amortisseurs sociaux, les instruments de l’État-providence : à faire en sorte qu’en diffusant le savoir, les connaissances, on augmente la richesse.

 

L’armée du surf, qui ne passe pas un jour sans se former, au sein et hors des universités, sait bien qu’on n’a pas fini d’apprendre après l’obtention du diplôme de fin d’études. Elle n’a pas attendu pour vivre dans un système fondé sur la circulation des connaissances. Pour se la faire toute seule, sa formation continue, en dehors des cours de professionnalisation pour opérateurs écologiques et médiateurs culturels. En dehors des masters pluri-annuels à quatre zéros. En dehors des écoles privées auxquelles il faut s’adresser quand on veut apprendre convenablement une langue. L’armée du surf, qui a besoin de ces savoirs, de ces techniques, se les accapare au moment où elle en a besoin. Au diable les brevets, les licences d’exploitation, les refus de droits d’accès. Elle s’empare des films, de la musique, des logiciels, des dictionnaires, des contenus, des images, de tout ce qui sert à sa formation. Elle prend, elle utilise, elle modifie, elle fait circuler tout ça. L’armée du surf y a pensé toute seule, à sa formation continue. Et si elle ne l’avait pas fait, l’organisation des connaissances, du savoir, de la production intellectuelle de richesse aurait été mise à mal pour de bon. Vous n’avez plus qu’à la remercier, l’armée du surf, et tôt ou tard, il faudra même vous mettre à la payer.