Quaderno di traduzione 31. Septembre (extraits) Stampa
I mille racconti
Scritto da Gianluca Virgilio   
Martedì 15 Luglio 2014 12:46

Traduzione di Annie e Walter Gamet

 

Qui peut dire ce que je voulais ? Puis-je le dire moi-même, puisque je ne l’ai jamais bien su ?

Charles Dickens, Les Grandes Espérances, ch. XIV.

 

Le journal intime

Sur le conseil de mon père, je m'enfermais dans ma chambre l'après-midi après le déjeuner pour écrire mon journal intime, un compte-rendu de ce qui m'était arrivé la veille. Je passais en revue les faits les plus importants et les transcrivais de manière schématique, impersonnelle, comme si je les recopiais d'un livre préexistant à ma vie ; et en cela, je me voyais contraint de manifester le détachement et l'indifférence que l'on met ordinairement dans une action qui n'est pas considérée comme nécessaire, mais qui constitue une tâche dont il faut s'acquitter. Pour moi-même ou pour quiconque me lirait, quel sens pouvait-il y avoir à écrire que je m'étais réveillé à sept heures et demie du matin, que j'avais accompagné ma mère pour faire les courses, qu'ensuite j'avais regardé un film, qu'enfin j'avais fait un tour à bicyclette avant de revenir à la maison pour le déjeuner en famille ? Tout comme le puzzle que j'assemblais avec peine pour établir mon plan des rues1 et auquel il manquerait toujours une pièce, cette suite de faits ainsi transcrits mettait apparemment  ma vie en ordre, chaque action correspondant à une phrase qui devait avoir la fonction d'en résumer le sens, mais elle me présentait une réalité que je ne pouvais en aucune façon reconnaître comme mienne, car tout ce que j'avais vraiment vécu la veille en était exclu. Je savais que mon journal intime ne resterait pas secret, parce que, tôt ou tard, un membre de ma famille, ma sœur, mon père, ma mère, le lirait. C'est pourquoi, si j'écrivais que j'étais allé faire les courses au marché avec ma mère, j'évitais d'ajouter qu'au coin d'une rue, à l'improviste, mes yeux avaient croisé ceux, très beaux, d'une jeune fille et que cette jeune fille avait exercé sur moi un tel pouvoir de fascination que je n'avais cessé de penser à elle en regardant le film, l'assimilant à l'héroïne féminine, dont la figure m'accompagnait au déjeuner, jusqu'au soir où je laissais, en guise de repère, une petite marque d'encre que j'étais seul à reconnaître, au bas de la page du journal de ce jour-là ; si j'écrivais que j'avais vu le film intitulé Voyage au centre de la Terre, je m'abstenais de raconter mon attente de son début dès le matin ainsi que le rôle que je m'étais attribué dans ce voyage pendant et après le film ; et quand, pour terminer la page du journal de la veille, j'écrivais que  j'étais allé dormir à dix heures du soir, je constatais que je n'avais même pas mentionné les sensations indéfinies – je dis indéfinies car j'aurais été bien incapable de les raconter – nées de mon observation de la ville et de ses habitants – la très belle dame de la via Lombardia, quel mystère renfermait-elle ? – et des mille activités qui s'y déroulaient, indépendamment de moi qui circulais à vélo, un carnet en poche pour prendre des notes en vue de l'œuvre inutile qu'était le tracé de mon plan de la ville. Je taisais la déception éprouvée à la réception d'une lettre d'un ami de Leuca qui m'avait semblé plutôt froide et distante, ainsi que la grande frustration née de la rencontre avec un jeune garçon hostile qui m'avait reproché de ne savoir ni fumer ni jouer correctement à tuddhi 2.

Bref, inconsciemment, je cherchais la manière de représenter la réalité sans rien dire, en cachant plus qu'en révélant la partie la plus intime de soi-même. Inconsciemment, ai-je dit. En fait, j'ai beau avoir commencé au moins dix fois la rédaction d'un journal intime, je ne l'ai jamais tenu plus d'une semaine car, même si je ne pouvais m'accuser de mensonge, sinon par omission, je me rendais compte de mon insincérité ou plus exactement, du côté superficiel de mes écrits qui finissaient par m'inspirer une sensation d'ennui et de dégoût, là où ils auraient dû, comme je l'espérais, ne me procurer que du plaisir ; un plaisir correspondant à la description exacte de tout ce que je pensais et imaginais, ce qui aurait demandé une dose de courage et une compétence d'écrivain que je savais ne pas posséder et dont le manque m'inspirait un sentiment supplémentaire de frustration.

Au bout de quelques jours, j'oubliais de tenir mon journal et quand je m'en ressouvenais, il était trop tard pour revenir sur les jours passés, j'étais  désolé de décevoir mon père qui ne cessait de m'en recommander la rédaction, considérant cette activité comme un excellent exercice d'écriture. Naturellement, j'étais très loin de lui raconter ces difficultés – cela aurait demandé dans nos relations un certain degré d'intimité qui en fait n'existait pas – parce qu'à ce moment-là, même à moi, elles ne m'apparaissaient pas clairement. Il n'y eut jamais d'éclaircissement entre nous, et il ne parvint jamais à s'expliquer pourquoi moi – qui ai dû lui paraître quelque peu inconstant – je me suis mis plusieurs fois à écrire un journal intime pour, quelques jours après, en interrompre la rédaction.

 

 

Notes :

 

1- Allusion au plan de sa ville que l'auteur s'efforçait d'établir. Comme il l'évoque dans le chapitre précédent, c'est dans ce but qu'avant la rentrée des classes, il parcourait à vélo, méthodiquement, les rues de chaque quartier. La rencontre avec le jeune garçon hostile, mentionnée dans ce chapitre, eut lieu lors d'une de ces explorations.

 

2- Tuddhi : jeu qui se pratique à plusieurs, assis par terre en cercle, avec cinq cailloux de forme sphérique, chacun d'eux devant pouvoir tenir dans l'anneau formé par le pouce et l'index. C'est un jeu d'adresse, à plusieurs manches avec difficultés croissantes, qui consiste à lancer de la main droite, suivant des règles bien précises, un, deux, trois, quatre et enfin les cinq cailloux à la fois sous l'arceau formé par la main gauche posée sur le sol. Le gagnant est celui qui, à la fin du jeu, a fait un sans-faute.