Quaderno di traduzione 64. Au bord de la carrière Stampa
I mille racconti
Scritto da Gianluca Virgilio   
Domenica 13 Marzo 2016 17:27

Traduzione di Annie e Walter Gamet

 

Quand nous n'allions pas jouer au ballon, notre terrain de jeux préféré était la grande carrière de tuf d'un hectare au moins de superficie et d'une profondeur de trente mètres, à ciel ouvert en pleine agglomération depuis la cessation de son activité dans les années cinquante et la création de tout un quartier alentour. Un plan régulateur avait prévu l'extension de la ville dans cette direction et cet énorme trou devant être comblé, les habitants y avaient jeté de tout, comme s'il s'agissait d'une décharge : pneus, appareils électroménagers hors d'usage, meubles inutilisables, etc. On voyait à cette époque des gens roder dans le fond, à la recherche de pièces usagées susceptibles d'être réutilisées, comme le font aussi de nos jours dans les décharges du Tiers-Monde les pauvres privés de tout autre gagne-pain. Et tandis que les uns jetaient, que d'autres prélevaient, nous, nous jouions là, sur le pourtour du gouffre, tentant parfois la descente par la pente la moins abrupte. Quel plaisir d'y faire rouler un pneu et de le suivre des yeux pour voir s'il atteignait le fond, plein d'eau dans la période des pluies jusqu'à devenir un petit lac, ou d'y lancer les pierres amoncelées au bord de la carrière ; et quel plaisir d'y faire rouler un rocher péniblement traîné sur de nombreux mètres, dont la chute provoquait un petit éboulement ! Ou d'y descendre nous-mêmes, nous laissant glisser sur une plaque de plexiglas ou sur la capote retournée d'une auto abandonnée – à l'époque jamais personne n'avait entendu parler de recyclage, mot magique du consumérisme ! Et d'en remonter ensuite, à grand peine, en nous agrippant aux arbustes qui avait poussé sur les parois !

Puis le maire avait pris un arrêté municipal interdisant d'utiliser la carrière comme décharge et imposant de la combler avec des matériaux propres, écocompatibles, de la terre et des roches provenant du terrassement des fondations des nombreuses maisons qu'on construisait en ces années dans la ville et les localités voisines. Et c'est ce qui se fit, mais au-dessous il y avait de tout et personne ne se soucia d'assainir avant de recouvrir.

A partir du début des années soixante-dix, jour après jour, arrivaient des camions qui déchargeaient des déblais le long des bords de la carrière. Pour éviter de précipiter le camion dans le gouffre, les premiers chauffeurs déposaient les tas tout au bord, de façon à ne faire tomber qu'une partie du chargement dans le précipice, les suivants, à notre grande satisfaction, étaient absolument empêchés de décharger dans la carrière et formaient des monticules de terre et de pierre derrière ceux des premiers arrivés et ainsi de suite, jusqu'à faire des abords de la carrière un paysage semblable  aux innombrables collines arides des Apennins, sur lesquelles nous bondissions comme des singes à la recherche de quartz et de silice qui scintillaient comme des pierres précieuses ça et là parmi les roches, nous faisant croire à une soudaine richesse, rapidement démentie quand, de retour à la maison, je montrais mon trésor enfermé dans un sac en plastique à ma sœur pour qui ces pierres n'avaient aucune valeur, moins que la verroterie. Puis, tous les trois mois, une pelleteuse venait tout jeter dans le gouffre et libérait en quelques heures la place, qui au fil des mois devenait de plus en plus vaste à mesure que le grand trou se rétrécissait.

Pourtant, malgré l'arrêté du maire, la carrière continua longtemps à être utilisée  comme décharge par les gens du cru qui ne savaient comment éliminer leurs propres déchets. Pendant des années les habitants des maisons construites à proximité de la carrière déversèrent dans le terrain leurs eaux usées qui finissaient par former des accumulations de matières noires et nauséabondes sous chaque tuyau d'égout. Du côté opposé, les femmes du voisinage qui, début juillet, faisaient la sauce tomate pour l'hiver, traversaient la rue en tablier de cuisine, et ployant sous le poids d'énormes bassines en plastique, allaient jeter le marc humide des tomates sur les tas de terre ; ce petit expédient d'économie domestique retardait le remplissage du puisard de la maison et, par conséquent, le curage qui coûtait toujours trop cher. En septembre, miracle ! Les pépins étaient devenus des plantes et les plantes avaient donné des fruits : derrière un tas de terre, parmi les gravats et les déchets en tous genres, nous découvrions inopinément des grappes de tomates mûres que nous cueillions à l'envi, en toute hâte par crainte de voir arriver d'un moment à l'autre la pelleteuse qui éliminerait toute cette profusion. Chacun de nous en remplissait un sac qu'il rapportait à sa mère, fier du gain de cette journée. Et la mienne de s'inquiéter : « Où as-tu volé ces tomates ? » Une fois rassurée – de fait, je n'avais rien volé, mais seulement récolté ce que la nature avait produit et mon père allait me donner raison en les qualifiant de res nullius –, elle commençait par les soupçonner d'être contaminées par des substances nocives, puis les reniflait, les regardait de près en les tâtant une à une et les faisant passer de ses mains dans un bol, les trouvait somme toute propres à la consommation. Pourquoi les jeter ? Elle finissait par se tranquilliser et semblait même bien contente d'économiser un peu sur les dépenses à venir. Moi, j'étais radieux : je ne m'étais pas enrichi avec les pierres précieuses, mais au moins, au repas du soir, nous allions manger une friselle avec les tomates que j'avais moi-même récoltées.